Factcheck : Que nous apprennent des invasions de méduses sur la sûreté nucléaire ?
Ces dernières semaines, les médias internationaux ont fait état d'une nouvelle étonnante en provenance de France : à deux reprises en un mois, plusieurs réacteurs nucléaires ont dû être partiellement arrêtés parce que des méduses colmataient massivement les filtres des systèmes de refroidissement. Cela s'est d'abord produit à Gravelines, puis peu après à Paluel, deux centrales situées sur la côte française. Gert Van den Eynde, chef du groupe d'expertise Reactor Physics & Safety au SCK CEN, explique l'impact précis d'un tel incident, les mesures de sûreté existantes et la manière dont nous réfléchissons déjà aujourd'hui aux réacteurs de demain.
Des blocages visqueux en France
Le 11 août 2026, la centrale nucléaire de Gravelines a de nouveau été confrontée à un afflux massif de méduses. En raison de l'obstruction des installations de pompage de l'eau de mer utilisée pour le refroidissement, les réacteurs 2, 3 et 4 ont été arrêtés. La puissance du réacteur 1 a été réduite de moitié, tandis que le réacteur 5 était déjà à l'arrêt pour maintenance. Seul le réacteur 6 est resté pleinement opérationnel. Selon EDF, cet événement n'a eu aucune conséquence sur la sûreté nucléaire, le personnel ou l'environnement. Les réacteurs devaient ensuite être remis en service progressivement.
La situation présente de fortes similitudes avec celle d'août 2025, lorsqu'une prolifération de méduses avait entraîné l'arrêt automatique de quatre réacteurs sur le même site.
Les invasions de méduses représentent un problème croissant. Les principales causes ? Le changement climatique, l'augmentation de la température de l'eau, la disparition des prédateurs naturels et la surpêche. L'augmentation de la température de l'eau prolonge la saison de reproduction et entraîne des invasions plus massives d'espèces aussi bien indigènes qu'envahissantes. Étant donné que les méduses sont de piètres nageuses et qu'elles dérivent avec le courant, elles ne peuvent pas résister à l'aspiration puissante générée par les systèmes de refroidissement. Leur corps mou et gélatineux passe parfois à travers les premiers filtres mais se coince ensuite dans les systèmes de tambours plus fins, où elles s'accumulent et finissent par bloquer le flux.
Priorité à la sûreté
Si l'annonce de l'arrêt d'un réacteur peut rapidement susciter l'inquiétude, Gert Van den Eynde insiste sur l'impact réel de ce type de perturbation. « La chose la plus importante à comprendre, c'est qu'il ne s'est rien passé de grave », explique Gert Van den Eynde, chef du groupe d'expertise Reactor Physics & Safety au SCK CEN. « Les systèmes de sûreté ont fonctionné comme prévu. Dès que le débit de l'eau de refroidissement a atteint son seuil critique, la centrale a réagi en appliquant ses protocoles de sûreté intégrés. »
- INES 0 :
tout incident survenant dans une centrale nucléaire doit être signalé et classé sur l'International Nuclear and Radiological Event Scale (INES), qui va de 0 (aucune importance pour la sûreté) à 7 (accident grave, tel que celui de Tchernobyl). Les deux incidents liés aux méduses ont été classés dans la catégorie INES 0. « Cela signifie qu'il n'y a pas eu d'impact négatif sur l'environnement, le personnel ou la sûreté nucléaire. Les systèmes se sont comportés exactement comme ils devaient le faire : ils ont sécurisé la centrale », a déclaré Gert.
- Le défi :
un réacteur nucléaire a trois fonctions de sûreté majeures :- Le contrôle de la réaction en chaîne : c.-à-d. veiller à ce que la réaction de fission reste stable ou s'arrête si nécessaire
- La dissipation de la chaleur : c.-à-d. dissiper la chaleur résiduelle de manière continue
- Le confinement (encapsulation) : c.-à-d. empêcher les substances radioactives d'arriver dans l'environnement
Le cœur du problème dans les incidents survenus en France se situe au niveau de la deuxième fonction de sûreté : la dissipation de la chaleur. Même quand un réacteur est mis à l'arrêt (arrêt de la réaction en chaîne), il continue à libérer une chaleur résiduelle, comparable à la chaleur de milliers de fers à repasser. Pour éviter la surchauffe, cette chaleur doit être dissipée en continu.
Plusieurs garanties de sûreté
Quand les systèmes de refroidissement normaux sont bloqués, ce qu'on appelle la sûreté active se met en marche via un processus en trois étapes : mesure - réflexion - action. Les capteurs détectent le problème (mesure), le système calcule des solutions telles que la réduction de la puissance (réflexion) et les mets en œuvre (action).
Quand faire baisser la puissance s'est avéré insuffisant, les systèmes de sûreté se sont automatiquement déclenchés et ils ont mis les réacteurs à l'arrêt. Ensuite, grâce au principe crucial de la redondance, le système de refroidissement d'urgence s'est mis en marche.
« La redondance signifie qu'en cas de situation dangereuse, plusieurs solutions techniques sont disponibles pour résoudre un problème », explique Gert. « En cas de défaillance du système de refroidissement normal, le système de refroidissement d'urgence est activé. Ce système assure un refroidissement continu des éléments combustibles dans le réacteur, ce qui permet d'éviter une surchauffe dangereuse ».
Un regard tourné vers l’avenir
La conception des futurs réacteurs, notamment des petits réacteurs modulaires (SMR) tient compte au maximum de ces risques dès les premiers coups de crayon. Cela montre que la sûreté est toujours le point de départ.
Tous les systèmes, y compris les back-ups, sont dimensionnés pour fonctionner sans faille même dans des conditions extrêmes. Les trois grandes fonctions de sûreté, à savoir le contrôle de la réaction en chaîne, la dissipation de la chaleur et l'encapsulation des substances radioactives, sont ainsi toujours garanties.
En ce qui concerne notre propre SMR refroidi au plomb, le choix du plomb comme caloporteur offre des avantages supplémentaires. « Le plomb présente l'avantage de ne pas nécessiter de pression pour atteindre des températures élevées », explique Gert. « L'eau bout à 100°C, et donc, à des températures plus élevées, dans un réacteur à eau pressurisée, il faut augmenter la pression. Dans le cas d'un réacteur en plomb, ce n'est pas nécessaire ».
Ici aussi, un « puits thermique ultime » – par exemple une rivière ou un lac – reste nécessaire pour dissiper la chaleur résiduelle en toute sûreté. Cependant, grâce à l'utilisation du plomb, le contrôle de la chaleur devient plus tenace et plus simple, ce qui contribue à un fonctionnement plus sûr du réacteur.
Nos propres défis
Les centrales belges étant situées à l'intérieur des terres, il n'y a pas lieu de s'inquiéter des infestations de méduses. Pourtant, comme tous les systèmes refroidis à l'eau, nous pourrions être confrontés à des défis similaires, souvent dus au changement climatique :
-
Des eaux fluviales trop chaudes
Les centrales nucléaires ont des limites opérationnelles strictes en ce qui concerne la température de leur source d'eau de refroidissement. Si l'eau fluviale est trop chaude, la production de la centrale doit être réduite de manière préventive pour éviter la surchauffe. Ce phénomène est une conséquence directe de la hausse des températures en été et il entraîne des pertes de production.
-
Une pénurie d'eau due à la sécheresse
Des niveaux d'eau extrêmement bas pendant les étés secs peuvent entraîner une pénurie d'eau de refroidissement. Cette eau est essentielle pour garantir un fonctionnement continu. En théorie, une période de sécheresse exceptionnelle pourrait nécessiter de faire des compromis en matière de gestion de l'eau afin de déterminer à quoi donner la priorité : l'approvisionnement en électricité, en eau potable ou l’agriculture. Dans la pratique, la probabilité d'une telle situation est néanmoins très faible et, jusqu'à présent, nous n'avons encore jamais rencontré de problèmes imposant de tels choix.
-
Impact environnemental
Het water dat een kerncentrale gebruikt voor koeling, wordt in de condensor opgewarmd voordat het terug de rivier instroomt. Er zijn strenge regels om ervoor te zorgen dat deze lozing het leven in het water niet verstoort. Als de rivier van nature al warm is, kan de extra warmte van de centrale de temperatuurlimieten van het ecosysteem overschrijden, wat de lokale flora en fauna kan schaden.
Plus fort que les méduses
En France, les méduses n'ont pas seulement provoqué une perturbation anodine, elles sont aussi une piqûre de rappel de la nécessité des systèmes de sûreté nucléaire. Le fait que les centrales se sont arrêtées automatiquement et en toute sûreté prouve que les systèmes actuels de sûreté active et de redondance fonctionnent efficacement. Ils protègent l'installation, l'environnement et la population, même contre les invasions massives les plus imprévisibles envoyées par Mère Nature. Ce succès incite les experts nucléaires, y compris ceux du SCK CEN, à toujours aller plus loin au niveau de la sûreté des conceptions futures.